“Certaines autorités françaises doivent comprendre que nous ne sommes plus sous la colonisation, que nous sommes dans un pays pauvre mais digne”
Quelle est votre réaction sur les déclarations de l’ambassadeur de France à Moroni lundi en conférence de presse?
Elles m’étonnent, tout simplement. Il y a eu une rencontre samedi après-midi à l’hôtel Itsandra. On s’est convenu de se voir le lendemain mais il n’a jamais été question au moment où on s’est séparé de revenir dimanche pour signer. Pourquoi vous ne vous êtes pas mis d’accord sur le compte-rendu de cette rencontre? Ils (Les Français) ont fait un compte-rendu, l’ont transmis et nous avons fait le notre. Bien entendu, chacun a interprété la rencontre à son avantage. Cependant, l’ambassadeur de France a ajouté des choses qui n’ont pas été discutées. Nous n’avons pas accusé! Quand nous avons été au Mirex dimanche et que nous avions osé remettre notre compte-rendu, l’ambassadeur de France est parti et a dit qu’il n’était pas question de signer.
Qu’est-ce qui a poussé le départ de la délégation?
Je pense que ce qui l’a quelque peu gênée c’est qu’on ait osé rédiger un compte-rendu. Quand ils crient partout que nous avons fait capoter les négociations, je voudrais restituer la vérité… C’est bien l’ambassadeur de France et sa délégation qui ont quitté la table des discussions. Il faut que les Comoriens, les Français et les binationaux d’ailleurs, sachent la vérité! Il y a eu une contre-vérité inadmissible qui a été véhiculée par la délégation française dans sa conférence de presse.
Qu’est-ce qui devait résulter de ces comptes rendus rédigés par les deux parties?
Nous pensions que ces deux documents de travail étaient une base de discussion sur laquelle il fallait trouver un compromis acceptable, tout en sachant que pour nous partie comorienne, ce qui est important ce sont, bien entendu, la reconnaissance de Mayotte et la question de visa (Balladur). Avons-nous le droit aujourd’hui de nous taire et de ne rien faire face à ses dix ou quinze milles morts? Je ne pense pas!
Vous aviez récemment annoncé le gel des négociations avec la France tant que le visa Balladur ne serait pas aboli… Pourquoi les rencontres de la semaine dernière?
Parce qu’il faut qu’il y ait discussion pour qu’on obtienne l’abolition ou la suppression de ce visa. Nous croyons aux vertus du dialogue contrairement à ce que l’autre partie prétend et continue à désinformer Paris parce que je suis convaincu que les fonctionnaires de l’ambassade de France désinforment leurs autorités comme cela a toujours été le cas. Le gouvernement s’est réuni cette semaine à plusieurs reprises.
Qu’est-ce que vous avez décidé par rapport aux relations diplomatiques entre les Comores et la France ?
Nous avons privilégié le dialogue tout en étant ferme sur la défense des intérêts des Comores. Ce n’est pas notre tempérament de contribuer à dégrader les relations franco-comoriennes. Nous sommes parfaitement conscients que nous devons œuvrer pour qu’il y ait un accord entre les parties. Mais un accord équitable qui prend en compte les aspirations légitimes du peuple comorien notamment la suppression du visa Balladur comme objectif.
Le gouvernement a exprimé son intention de présenter le litige sur Mayotte devant la justice internationale. Où en êtes-vous?
Un avocat est chargé d’étudier le dossier avec des confrères et nous attendons le rapport qui sera établi…
Lors de la Journée de la solidarité contre l’occupation de Mayotte, Mohamed Issimaila a estimé que les Franco-comoriens ne devraient pas pouvoir accéder à certaines fonctions de l’Etat. Quelle est votre position?
Je pense que Mohamed Issimaila était de bonne foi en disant cela, mais il n’avait pas suffisamment réfléchi sur les conséquences de ce qu’il a défendu. On ne peut pas exclure 300.000 Comoriens qui sont en France comme il est légitime que les binationaux résidant en France aujourd’hui puissent demain aspirer à assumer des fonctions importantes dans ce pays. Avec, la proposition du président Sambi sur la double administration, on ne peut qu’encourager le retour dans ce schéma et accepter que des Franco-comoriens originaires de Mayotte puissent également faire de même tout en préservant leurs nationalités.
L’ambassadeur Hallade a aussi affirmé que ce sont des binationaux qui ont bloqué la sortie de crise.
Si Hallade pense qu’être binational vous ôte le droit de défendre les Comores mais défendre uniquement la France, je ne partage pas sa vision. Je lui recommanderai volontiere le livre de Pierre Caminade où il traite la question de Mayotte comme une histoire néocoloniale. Je voudrais dire à Luc Hallade de réviser sa position. Le parlementaire Jean-Paul Lecoq n’est pas moins français que Hallade alors qu’il dénonce la politique française à Mayotte. Alors si avoir la nationalité française empêche de réfléchir, je pense que beaucoup réfléchiront sur cette nationalité… Mais je ne suis pas certain que cette vision de “notre fonctionnaire” soit partagée par beaucoup de français. Pierre Caminade a aussi parlé de la Françafrique par rapport à la question de Mayotte.
Etes-vous d’accord avec ses théories ?
On sent actuellement d’ailleurs quelques réseaux de cette Françafrique qui somnolaient, qui tendent à se réveiller. Bien sûre que ce sont des consignes. Nous savons les activités de certains fonctionnaires français qui poussent et montent les uns contre les autres. Mais ce n’est pas cette France que nous respectons. D’ailleurs je réagis à la déclaration du préfet de Mayotte qui a n’a pas exclu dans la presse que cette situation soit “une fois de plus un chantage financier, une manière détournée de réclamer plus d’argent à la France”. Depuis quand les Comores ont quémandé ou utilisé des moyens dévoyés pour quémander de l’argent? Il faut que ces gens-là commencent à respecter le peuple comorien. Le préfet doit comprendre que nous ne sommes plus sous la colonisation. Nous sommes dans un pays pauvres mais un pays digne. Qu’ils nous excusent de vouloir préserver cette dignité.
Propos recueillis par Irchad Ousseine Djoubeire

